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Lénaëlle Fontaine
Le Discours d’un Roi investi enfin les salles de théâtre ! Retour aux sources pour cette histoire qui avait d’abord été pensée pour le théâtre avant de finalement emprunter le chemin du cinéma. Quinze ans et quatre Oscars plus tard, Patrick Haudecouer et Gérald Sibleyras décident d’adapter l’histoire au théâtre du Gymnase Marie Bell avec une mise en scène signée Jérémie Lippmann. Une jolie idée qui donne naissance à une pièce de théâtre poignante et pleine de qualité !
Dans l’Angleterre des années 30, le duc d’York, paralysé par un bégaiement handicapant, se retrouve propulsé malgré lui vers le trône. Sa rencontre avec un orthophoniste australien aux méthodes atypiques va bouleverser sa vie, et peut-être changer le destin d’un royaume au bord du chaos.
Entre tensions familiales, montée des totalitarismes et naissance d’une amitié improbable, Le Discours d’un Roi est une œuvre magistrale sur le courage, la résilience et la conquête de sa propre voix.
Sur scène, ce sont deux mastodontes de la comédie qui se donnent la réplique dans un face-à-face puissant et émouvant. Dans leur rôle respectif, les deux comédiens sont splendides. Ils jouent le verbe haut, avec clarté et toute l’assurance qu’il faut pour camper leurs personnages et donner toute son importance à l’histoire. D’un côté, Francis Huster, qui interprète le docteur Lionel Logue. Du grand jeu mais nous n’en attendions pas moins de ce grand monsieur de théâtre, qui nous offre d’ailleurs deux belles interprétations dans l’interprétation avec des extraits de César et Richard III. On aime particulièrement la légèreté qu’il apporte au duo avec ce personnage haut en couleur, qui vient contraster avec celui très droit de Philippe Torreton.
Car pour incarner le roi d’Angleterre, il faut également un sacré comédien. On s’attache irrésistiblement au personnage de George VI et au jeu tout à fait juste de Philippe Torreton. Un homme bègue, peu sûr de lui, est criant de vérité et ne tombe jamais dans une mauvaise caricature trop facile. Au fur et à mesure que l’histoire se déroule, elle en devient de plus en plus touchante, surtout lorsqu’elle se laisse aller à quelques confidences et on suit avec passion et assiduité son parcours et sa lutte jusqu’à la délivrance. Pas besoin d’en faire trop pour viser juste. Un grand bravo également pour la performance vocale car au bout d’une heure quarante, on en oublierait même que Philippe Torreton manie la langue française comme personne tant le bégaiement est maîtrisé, si l’on peut le dire comme ça.
Un texte et une performance exigeante, donc, mais qui parviennent rapidement à nous accrocher. Si le duo est au cœur de l’histoire et que les voir s’affronter avec malice est un délice, autour d’eux évolue une petite collection de personnages qui, chacun, apporte sa pierre à l’édifice. Sur fond de montée du nazisme, à l’aube de la Seconde Guerre mondiale, on plonge également au cœur des mœurs britanniques et de l’intimité de la famille royale. En Churchill, Urbain Cancelier est impressionnant et très convaincant. À ses côtés, Delphine Depardieu incarne, avec élégance et sobriété, la future reine d’Angleterre, Elizabeth. Le couple qu’elle forme d’ailleurs avec Philippe Torreton apporte beaucoup de tendresse à l’histoire. Pour finir le tableau, c’est David Koch qui interprète David, le fils héritier du trône. Il aurait d’ailleurs mérité d’être davantage grimé pour être totalement convaincant dans ce rôle de fils aîné et roi démissionnaire. Malgré un casting réduit, la galerie de personnages est efficace et suffisante !
Alors l’un est enfermé dans ce rôle et ce titre exigeant, et l’autre est libre et n’a rien à perdre, loin de son Australie natale. C’est cette dualité qui nous happe dès les premiers instants et nous embarque. On retrouve d’ailleurs cette dualité dans les décors. L’espace est très cloisonné lorsque la monarchie est présente sur scène, et au contraire, très ouvert quand nous sommes chez Logue. Une mise en scène astucieuse, assez dépouillée, qui bénéficie aussi d’une lumière particulièrement bien travaillée. Dès le départ, elle nous aveugle et nous met mal à l’aise, nous imposant presque de manière immersive comme le public auquel Bertie doit déclamer son discours. Plus tard, lorsque l’on cherche à nous montrer l’avènement du régime nazi, elle nous plonge dans cette ambiance grave en teintant la scène d’un rouge sang. Enfin, transportée au beau milieu du cabinet du docteur Logue, la lumière est douce, accueillante, vivante. Une pièce qui vit et évolue avec son décor, c’est beau !
En bref, Le Discours d’un Roi est une fresque historique et sociale qui nous tient en haleine d’un bout à l’autre de l’histoire. En presque deux heures de spectacle, on est ému, touché, fâché, on rit de bon cœur grâce à ces traits d’humour très subtils, on essuie quelques larmes et on s’attache à ces personnages profondément humains.
Le Discours d’un Roi a définitivement trouvé sa voix !